Publié par : tasekla | 11 février 2009

Aεecciw n tmes, ou le premier roman féminin kabyle

Le premier roman féminin kabyle vient d’être publié. C’est à Tizi-Ouzou qu’il a vu le jour juste avant Yennayer 2009.

Souhaitant qu’il soit le prélude à la publication de tous les romans féminins dont nous avons eu à lire les manuscrits à l’instar de ceux de Fatiha Merabti, Fatima Aït Hemlat et tant d’autres femmes kabyles qui ont rompu le silence pour dire le monde par le truchement de mots sous un genre totalement nouveau en littérature berbère : le roman.

Rappelons-le : le premier roman féminin écrit en berbère est Tasrit n wez’ru (La mariée du rocher) de Samira Yedjis. Il a été édité en 2001 par les éditions Anakhla à Oujda (Rif). Il est par ailleurs le 3ème roman écrit en berbère du Rif (tarifit) après ceux de Med Chacha (1997) et Med Bouzeggou (2001).

Lynda Koudache

Lynda Koudache

La belle jeune femme qui a osé ce défi est déjà connue du public kabyle et amazigh. C’est Lynda Koudache. Avant d’embrasser le genre romanesque, elle s’est déjà lancée dans la poésie. Elle a, donc, trois recueils à son actif à savoir : Comme une forêt de mots dits (2001), L’aube vierge (2003), Lligh uqbel ad iligh (2005).

Lynda Koudache ne s’est pas destinée uniquement à la poésie, elle s’est investie dans la nouvelle. La nouvelle Anagi n tudert traduite en français sous le titre de Témoin d’une vie a été primée au concours Femmes Méditerranée en 2006.

Il semble qu’aucun de ses genres ne parait satisfaire l’auteur. Elle veut dire (et écrire) plus, explorer de nouveaux rivages, aller à la rencontre de nouveaux horizons qui lui permettrait d’accoucher en kabyle ce qu’une femme écrivaine kabyle ressent.
Le pari est gagné avec Aâecciw n tmes

Couveture du roman

Couveture du roman

Le titre a lui seul est évocateur. Aâecciw désigne, en kabyle, une cabane construite avec du bois, du moellon ou du pisé et servant d’abri aux voyageurs en détresse, aux inconnus cherchant refuge pour fuir les bourrasques et les neiges dans les champs. Times, le feu, c’est cette énergie en incandescence source de chaleur et de lumière.

Aâecciw n tmes n’est autre que cette petite demeure offerte par Dda Saâid à Fatma une orpheline maternelle et sa tante Nna Cabha deux femmes errantes, ne sachant plus à quel saint [se] vouer depuis qu’elles ont quitté leur village.

Le charme et la grâce de Fadhma ne laisseront pas Larbi fils de Nna Ldjuher et de Dda Saâid indifférent. Il succombera aux feux de l’amour. Il ne vivra que pour aimer et être aimé par Fadhma. Mais c’est non sans compter sur la jalousie de sa tante maternelle Yamina qui rêve depuis longtemps de le voir uni à sa fille Chrifa. Ldjouher a un allié de taille, sa sœur Yamina qui, obnubilée par les lieux familiaux, acceptera de recourir aux philtres d’une sorcière pour empoisonner Fadhma alors qu’elle était enceinte de Saïd le fils de Larbi… nous voilà donc placés dans cet univers de lutte, typiquement féminin, seule une écrivaine comme Lynda Koudache peut en parler. Les jalousies, les intrigues des femmes kabyles, les complots, les alliances… pour continuer à régenter la vie des hommes dont nous la savons monnaie courante.

Pour présider à la destinée des hommes, les femmes recourent à tout type de subterfuges dans cette société traditionnelle. Et elles réussissent. La domination masculine n’est qu’apparence. Apparence mais obligation car pour maintenir sa position dans son groupe traditionnel, le kabyle doit s’y conformer. Certes, ce modèle tend à disparaître mais le processus est lent, très lent.

Les descriptions que fait le narrateur de certaines scènes trahissent les connaissances de l’auteur. En fait, qui peut mieux que Lynda Koudache décrire les douleurs de l’accouchement, l’ambiance régnant chez une sorcière ? … Réalisme oblige. A l’instar de la première génération de romanciers kabyles (S. Saadi, R Aliche, S. Zenia, A. Uhemza…) et à l’instar des romanciers de la deuxième génération (B. Tazaghart, Ould Amar, M. Ait Ighil, etc., Lynda Koudache semble très préoccupée par la langue romanesque. Le sujet, bien que simple, trahit la volonté de la romancière de dire plus, de dire mieux, de dire mieux et mieux encore la réalité ambiante. Exercice difficile surtout lorsque nous savons que ces écrivains ne sont pas initiés aux techniques d’écriture littéraires, ni à la langue berbère. Cette dernière étant frappée d’ostracisme, marginalisée et donc non reconnue par l’Etat-nation algérien.

Certes, les critiques peuvent reprocher à Lynda Koudache sa naïveté, ses phrases simples, son manque de descriptions amplifiées… Certes, certaines coquilles et autres erreurs de notation usuelles subsistent encore dans le texte. Mais Lynda Koudache, à l’instar de Taos Amrouche, première romancière kabyle et… algérienne (comme on dit dans certains cercles éculés) innove : elle permet aux femmes kabyles de s’affirmer, de s’assumer et d’assumer la destinée de toute une frange de la société.

Du statut de gardienne du feu sacré, la gardienne préservatrice de la langue et culture amazighes, l’écrivaine kabyle est en train de devenir « passeur de gué », la salvatrice de la mémoire non pas par la mémorisation de contes merveilleux et de poésies amoureuses mais par la création, par l’entrée par infraction dans un monde longtemps resté l’apanage des hommes.
Kateb Yacine disait qu’une femme qui s’émancipe vaut son pesant d’or et qu’une femme qui écrit vaut son pesant de poudre. Ne pourrait-on pas dire, pour paraphraser Kateb Yacine, qu’une femme qui écrit en kabyle, de surcroît, vaut son pesant d’uranium 238 ? Lynda Koudache est de celles qui valent tous ces pesants.

En toute état de cause, l’œuvre de Lynda Koudache fera date : elle est une des premières pierres d’un édifice certes fragile mais désormais en voie de consécration, à savoir la littérature kabyle.

Subjectivement, nous estimons que cette voie est à encourager car payante. Mais n’est-il pas objectif d’encourager la naissance, la promotion d’un art, d’une littérature ? Nous sommes subjectifs, certes, dans nos propos en parlant de Lynda Koudache mais nous ne sommes pas autant objectifs en encourageant les femmes kabyles à écrire, à dire le monde, à s’exprimer, à s’assumer,… nous le sommes en disant à Taqbaylit, ini-d/aru-d s teqbaylit. Lynda l’a fait et nous lui sommes reconnaissants. Que d’autres femmes kabyles écrivent : elles ne seront que les bienvenues dans le monde où l’humain, l’Humanité, ses préoccupations et son devenir sont dits par le truchement du langage. Une fois embarqués dans le navire des lettres, la langue importe peu, l’essentiel c’est de dire le monde. Lynda Koudache a pris le risque. Elle l’a fait en kabyle. Ce n’est que tant mieux.

Saïd Chemakh


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