Publié par : tasekla | 12 février 2009

« Ainsi donc, l’Amour existe encore … »

Méziane Aizaf est un poète originaire des At-Dwala, la région qui a vu naître Fadhma n Ait Mansour, Mouloud Féraoun, Matoub Lounes… et bien d’autres artistes et poètes. Bercé par la poésie kabyle et le chant des ancêtres, M. Aizaf s’est mis, à son tour, à dire le monde tel qu’il l’appréhende. Catharsis certes, mais surtout besoin de sublimation de l’Amour dans une société où le verbe ‘aimer’ est interdit de conjugaison et est même banni du lexique quotidien. Face aux gardiens de l’Ordre suranné qu’est le maraboutisme, face à l’avancée de l’islamisme, à la déperdition des valeurs, Aizaf, inébranlable, dit haut et fort ce que tout ‘mâle’ en mal de sa personne pense mais n’ose aucunement avouer : ‘H’emmlegh-kem…’ [=je t’aime, femme…] [1]. Les tenants du chauvinisme souffreteux peuvent crier au scandale, traduire Aizaf devant le conseil du village, le mettre en quarantaine…
Qu’importe, il s’en fout – tout simplement – car outre ses textes chantés par un artiste dans les années 1970, Aizaf vient de publier un recueil de poèmes intitulé « Iceqfan n wul » [2][=Débris de cœur ] et ce en décembre 2007 à Paris. Comme nous avons préfacé ce recueil, il nous parait agréable de le présenter aux lecteurs et lectrices de Tamazgha.fr . Quoi de mieux qu’un entretien avec celui qui a l’Amour pour religion.

Tamazgha.fr : Qui est en fait M. Aizaf ?

M. Aizaf : Il n’est pas facile de parler de soi parce que nous avons tous conscience des deux risques que nous encourons et qui peuvent nous desservir et nous rendre antipathiques : le narcissisme qui génère la complaisance envers soi-même et empêche l’objectivité, la timidité handicapante qui peut faire croire que notre pudeur et notre réserve sont des vernis sur une âme mauvaise qui refuse de se dévoiler. Autant j’ai envie que mon recueil soit bien accueilli, autant je désire que moi, son auteur, sois totalement ignoré. Que puis-je dire alors de moi qui satisfasse à votre question sans sortir mon nom de l’ombre dans laquelle je veux le confiner ? Je suis un quinquagénaire, montagnard de la haute Kabylie, amoureux de ma langue maternelle, féru de littérature et épris de poésie. J’ai une admiration infinie pour tous les grands poètes que l’humanité a engendrés et j’ai lu les traductions françaises de beaucoup d’entre eux. Mon regret est de n’avoir pas pu les lire dans leurs langues originales. J’ai une immense reconnaissance pour tous ceux de chez moi qui se sont battus pour que notre culture quitte la sombre caverne dans laquelle les siècles l’ont recluse pour s’exposer à la lumière sans complexe et avec l’ambition et le projet de revitalisation, d’évolution et d’existence éternelles.

Pourquoi un pseudonyme ?

J’ai voulu que mon recueil soit accueilli sans les préjugés que pouvait susciter mon nom, mon parcours de vie ou les métiers que j’ai exercés dans le passé. A cette première raison, je dois ajouter une autre : j’ai refusé de mêler tous ceux qui portent mon nom de famille à cet étalage public, que l’on peut assimiler à de l’impudeur, de mes états d’âmes, de mes émois, de mes sensations et de mes sentiments. Avant d’opter pour cette solution de publication sous un pseudonyme suggéré par des amis qui tenaient à voir mes textes libérés de leur enfermement qui me semblait être le seul destin dont ils étaient dignes, j’étais terrorisé par la pensée que leur diffusion pourrait me valoir l’antipathie ou les moqueries de leurs lecteurs. J’ai grandi avec l’anathème que les bonnes consciences de nos villages kabyles ont jeté sur l’art en général, la poésie et la musique en particulier. Un « fils de famille » est ce bon garçon, sérieux et studieux, qui ne perd pas son temps à s’adonner aux choses futiles telles la poésie et la musique mais le consacre entièrement aux études ou à l’apprentissage d’un métier capable de lui assurer sa subsistance. Le mauvais garçon que j’étais dans la clandestinité qui me préservait des foudres de ma famille, allait, de nuit, loin du village pour s’enivrer de vin, de musique et de poésie jusqu’à oublier le mal de vivre atroce qui me rongeait et qui était dû à l’impossibilité pour les adolescents de ma génération d’éteindre leurs incendies cardiaques en les étouffant dans la beauté et la douceur féminines. Les garçons et les filles ne communiquaient pas et n’échangeaient pas leurs sentiments, même pas dans les écoles coraniques ou les collèges mixtes où ils cohabitaient en s’ignorant. Aujourd’hui, les mentalités ont évolué et les parents qui obligeraient leurs enfants à taire leurs sentiments les condamneraient à mourir vieux garçons et vieilles filles. L’autre évolution est que la poésie et la musique ne se rattachent plus aux errements et aux égarements des mauvais garçons, et elles arrivent même à donner une image respectable de leurs auteurs. Mais, personnellement, je n’arrive pas encore à me convaincre que la poésie ne soit plus associée aux choses futiles et au vice. Ma mémoire est encore imprégnée des préjugés qui la liaient à l’errance du marginal Si Mohand Ou Mhand transgresseur des règles sociales et des lois divines, que le Cheikh Mohand oulhocine aurait maudit. Je sais pourtant que cette religion des poètes qu’est le culte du beau, est nécessaire à l’équilibre de l’être humain qu’elle console de sa condition de mortel en apaisant le mal de son angoisse existentielle. Ce pseudonyme n’est pas un masque né de mon hypocrisie mais une carapace qui me protège et me rassure.

Pourquoi écrire de la poésie, sachant que vous pouvez écrire dans un autre genre, tel le roman par exemple ?

L’inspiration poétique, contrairement à l’envie ou l’idée d’écrire un roman qui réclame une planification, une volonté rigoureuse et beaucoup de temps pour aboutir, force à agir immédiatement en apportant avec elles le peu de moyens nécessaires à sa concrétisation : le crayon, la feuille blanche et quelques minutes. Un poème réussi est bien sûr celui qui a été travaillé et embelli après son enfantement mais la muse, en nous rendant visite, nous livre une œuvre presque finie. Si je devais écrire dans un autre genre ce serait le théâtre et non le roman. J’aime le côté convivial de la littérature qu’est la déclamation. On peut parler d’un roman entre amis mais il est rare qu’on se rassemble pour sa lecture à haute voix. Il m’est agréable d’imaginer mes poèmes occuper et les yeux et les cordes vocales de ceux qui les lisent et les récitent. Personnellement, après une lecture intérieure, je lis la poésie à haute voix, même lorsque je suis seul, pour que mes cordes vocales et mes oreilles prennent part aux harmonies et à la musicalité qu’elle offre.

L’amour ! N’avez-vous pas pu éviter ce thème ?

L’amour est l’un des thèmes universels de la poésie. Je suis persuadé que les plus beaux poèmes sont les poèmes d’amour mais je ne crois pas avoir écrit des poèmes d’amour. Ceux qui passent pour être des poèmes d’amour sont plutôt des poèmes qui célèbrent la femme et la beauté féminine ou relatent mes attentes ou mes rêves contrariés. Un poème d’amour pour moi c’est « Ne me quitte pas » de Brel écrit, à mon avis, pour une femme qui s’apprêtait à partir, ou Ixf yettrun d’Ait-Menguellet, une déclaration d’amour affranchie des limites temporelle et spatiale de l’amour que sont le temps d’une vie et l’ici-bas qui s’adresse, toute chargée de reproches pour Dieu et le destin, à l’aimée dans son séjour éternel de l’au-delà. Il y a le mot « amour » dans la chanson de Brel mais le verbe « aimer » n’est conjugué dans aucune des deux. Je serais très heureux si un jour ma muse me faisait célébrer l’amour d’une façon inoubliable à la manière de Ronsard ou de Hafiz, je me prendrai alors pour un grand poète car seul les grands poètes ont su écrire des poèmes d’amour ! Je sais que chez nous la mode est à la poésie militante et politique et que l’on moque les poètes des sentiments, c’est un tort. En chassant l’amour de notre poésie, nous chassons notre jeunesse de notre langue, et une langue qui perd sa jeunesse est une langue vouée à la disparition.

D’autres poèmes traitent de l’exil. Pourquoi ? Avez-vous subi l’épreuve de l’exil ?

Ceux de nos compatriotes qui n’ont vécu qu’en France, où la communauté kabyle est si nombreuse que l’on se sent presque chez soi, ne peuvent pas ressentir l’atroce douleur du cruel exil. Je ne me dis pas exilé en France dont la langue, la culture, les valeurs morales et républicaines et toutes celles qui fondent la citoyenneté française m’ont été inculquées par mes professeurs français longtemps avant mon arrivée en France. J’ai connu les affres de l’exil dans un pays dont la culture et les mœurs m’étaient étrangères et qui pratiquait la préférence nationale, racisme institutionnalisé qui discrimine l’étranger chaque fois que son désir de réussite, de promotion sociale ou son appel à la justice contrarie le dessein et l’ambition d’un national. Pour parler d’exil, un autre paramètre doit être donné : l’impossibilité de visiter son pays, ses parents et ses amis d’enfance sans mettre sa vie en danger. J’ai vécu de longues années pendant lesquelles la peur de l’arbitraire m’empêchait de revoir mon pays qui me manquait terriblement. L’exil et la nostalgie qu’il engendre gomment toutes les imperfections du pays qui nous manque et nous font croire que les églantiers qui écorchaient notre enfance sont plus beaux que tous les rosiers de toutes les terres d’asile et d’exil. L’exil est un méchant dictateur qui nous confisque le pays que nous aimons pour nous séquestrer dans un pays prison. L’exil est ce monstre pervers qui rend plausible, même pour un esprit rationnel, la possibilité d’échanger une conversation avec des objets !

Vous vous êtes tourné vers Hugo et Dante, ne pouvez-vous pas échapper à leurs idées et pensées ?

Ce que nous avons entendu ou lu déteint inévitablement sur ce que nous disons ou écrivons. Un proverbe kabyle dit que ceux qui nous ont précédés n’ont rien omis que nous puissions dire sous le sceau de l’originalité. Vous citez Hugo et Dante dont on sait que leurs œuvres doivent beaucoup à ceux qui les ont précédé. La divine comédie est la compilation de tout ce qui a été pensé et imaginé au Moyen Âge. Seul un drame de Shakespeare, Othello si ma mémoire est bonne, n’est pas un thème déjà traité par ses prédécesseurs. Le Faust de Goethe lui a été inspiré par une pièce qu’il a vue dans son enfance. Schiller qui voulait que ses ballades se distinguent de celles de Goethe en n’imitant pas la poésie populaire, a puisé dans la mythologie (Klage der Ceres, Die kraniche des Ibykus, Kassandra). L’Eugène Onéguine de Pouchkine lui a été probablement inspiré par Byron qu’il admirait. Et l’influence des latinistes, Virgile notamment, et de la Bible sur Hugo est perceptible dans toute son œuvre poétique. L’influence de la Bible me rappelle cette image qui m’a émerveillé en lisant Booz endormi :

« Les astres émaillaient le ciel profond et sombre ;
Le croissant fin et clair parmi ces fleurs de l’ombre
Brillait à l’occident et Ruth se demandait,
Immobile, ouvrant l’œil à moitié sous ses voiles,
Quel Dieu, quel moissonneur de l’éternel été
Avait, en s’en allant, négligemment jeté
Cette faucille d’or dans le champs des étoiles ».

Je n’ai pas été choqué quand, au cours de mes lectures, j’ai appris qu’il avait emprunté cette image de la faucille à Louis Bouilhet (La nuit se met en chemin, moissonneuse à la peau brune, qui pour faucille à sa main tient le croissant de lune). Je lui ai donné raison de confisquer cette belle faucille à la bucolique de Bouilhet car j’estimais que la grande beauté et la sublime mélodie de Booz endormi la méritaient plus. Si je n’avais pas craint que mon admiration passât pour de la pédanterie, j’aurais invité plus de poètes dans mon recueil mais ils ne perdent rien pour attendre. Le titre « allons nous promener / kker ad nh’ewwes » m’a certainement été suggéré par « l’invitation au voyage » de Baudelaire ; je n’ai pas signalé « le renard et les raisins » de Jean de la Fontaine en parlant, dans « discordants / ulamek » de la fable des raisins trop verts, de même que je n’ai pas indiqué que c’est Aït Menguellet qui m’a inspiré la rime en « h » de « la lune de l’exilé / agur n weghrib » par sa chanson où la rime suggérait le nom de Job qui n’était pas prononcé. Si un de mes lecteurs kabyles me dit un jour : « tu as réussi à m’intéresser et à me faire lire tel poète », j’éprouverai un plaisir immense. Plusieurs poètes ont fait connaître à leurs peuples des poètes étrangers. Baudelaire a traduit Poe, De Nerval Goethe, De Vigny Shakespeare, Goethe a fait connaître Hafiz en Europe etc. Mon rêve le plus fou, et irréalisable hélas car je n’ai ni assez de temps ni assez de mémoire pour apprendre toutes les langues du monde, serait d’offrir au lecteur kabyle les traductions des plus beaux poèmes écrits dans toutes les langues et ils n’auraient pas été de trop pour adoucir les mœurs barbares qui ensanglantent notre pays. Les grands écrivains et les grands poètes ont tous trempé leur génie créateur dans l’océan de l’intelligence universelle. Goethe, Pouchkine ou Victor Hugo, pour ne citer que ceux-là, ne se sont pas contentés des seuls héritages culturels de l’Allemagne, de la Russie et de la France mais ont accaparé, absorbé et assimilé tout le patrimoine culturel de l’humanité.

La poésie c’est beau… Mais à quand le passage vers la prose…le roman par exemple ?

L’espoir que je nourris d’écrire un jour un beau poème qui me survivra de plusieurs décennies accapare tout mon temps et tout mon esprit. Et tant que je n’ai pas ce poème, peut-être ne l’aurai-je jamais, je continuerai à implorer la muse de la poésie et à la recevoir chaque fois qu’elle voudra bien me rendre visite. De plus, l’écriture d’un roman est un exercice beaucoup plus difficile ; il réclame un talent, un style et une technique de narration que je ne possède pas. Je lis avec beaucoup de plaisir les quelques nouvelles et romans écrits dans notre langue, mais l’idée d’en écrire moi-même ne m’a jamais tenté.

Un dernier propos à nos lecteurs ?

Je souhaite qu’ils accueillent ce premier recueil avec beaucoup d’indulgence. J’ai écrit avec le souci d’apporter ma contribution à l’embellissement de notre langue et en ayant en mémoire, comme échelle de comparaison, le travail de qualité réalisé par ceux qui m’ont précédé dans cette tâche. Ecrire pour un peuple qui lit peu c’est osciller entre la déception, déprimante et décourageante, des statistiques de vente et l’espoir, euphorisant et stimulant, d’attirer et de faire de nouveaux lecteurs. Si j’avais une baguette magique, je lui ferai réduire le temps que mon peuple consacre aux cartes, aux dominos et à la télévision pour l’affecter à la lecture car seul le livre cultive réellement. Le délassement que nous procurent les jeux de nos cafés ne vaut pas le plaisir immense des voyages fabuleux que nous offrent les livres, et la culture qui nous vient des médias électroniques (audio ou vidéo) n’imprègne pas la mémoire aussi efficacement qu’un livre, elle nous quitte aussi vite qu’elle nous séduit.

Entretien réalisé par Saïd Chemakh.


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