Publié par : tasekla | 12 février 2009

Salas et Nuja ou l’amour possible…

A propos du premier roman de Brahim Tazaghart.(*)

1. Introduction :

Salas d Nuja est sans doute un des meilleurs romans publiés depuis 2000. C’est vrai que sur le plan quantitatif, le roman kabyle peine encore à s’affirmer à côté de la poésie et du conte. Toutefois, il s’est incrusté doucement mais sûrement dans l’espace littéraire kabyle. Bénéficiant de l’auréole de gloire en tant que genre achevé du fait qu’il est crée ex-nihilo sur le modèle du roman moderne de mœurs et d’analyse en vogue dans les littératures occidentales, le roman kabyle est vite adopté. Bien que Lwali n wedrar [= le Saint homme de la montagne] de Bélaïd Ait Ali peut-être considéré comme le premier roman kabyle, il en demeure néanmoins que c’est avec Asfel [= l’Holocauste] de Rachid Aliche que la veine romanesque s’est définitivement affirmée. Salas d Nuja, 15ème roman kabyle, selon nos statistiques personnelles [1], constitue une étape importante dans l’affirmation de ce genre.

2. Qui est l’auteur ?

tazaghart-photo

Brahim Tazaghart est un jeune kabyle d’une trentaine d’années. Il est né à Tazmalt (en Kabylie orientale), le 15 avril 1966, il y est fait ses études primaires et moyennes. Il a poursuivi ses études secondaires au lycée Debbih à Akbou.
Sur le plan professionnel, il a poursuivi une formation de sous intendant à Bgayet (Bejaia) En 1991, il a exercé le métier de gestionnaire au lycée de Timezrit. Et en 2000, il est recruté à la direction de la résidence universitaire de Targa Ouzemmour (Bgayet).

Pour ce qui du militantisme, Tazaghart a pris conscience de son identité berbère dans les années 80 comme tous les collégiens et lycéens ayant vécu cette période. En 1989, il participe au 2ème séminaire du MCB (historique) puis aux différentes actions menées par le MCB-Commissions Nationales (marche du 25/01/1990 à Alger, Boycott scolaire…).
En 1991, il soumet ses premières nouvelles écrites en kabyle à l’écrivain Tahar Djaout. Ce dernier les lit avec enthousiasme et l’encourage à continuer dans cette voie.
Après plusieurs péripéties, il finit par éditer ses nouvelles en 2001 à Bgayet. Auto-édition oblige : Tazaghart finance lui-même l’impression et la diffusion du recueil Lğerrat [= traces de pas].
Actuellement, Tazaghart écrit un second roman et prépare une édition des poèmes de Achour-le-berbère, un militant Mcb disparu à la suite d’une longue maladie en août 2002.
Tazaghart travaille aussi comme correspondant de presse à Bgayet.

3. Le roman proprement dit :

Le roman Salas d Nuja se divise en trois parties : Att’an d uneγni [= maladie et tristesse], Timlilit [= la rencontre], Tazmert n taγri [= le pouvoir de l’amour]. Chaque partie est elle-même divisée en plusieurs chapitres.

Résumé :

A Aqbu, de sa chambre d’hôpital, Salas regarde les cimes des montagnes du Djurdjura et pose sa main sur son ventre. Il vient de subir une opération chirurgicale. Il en est triste. Après sa sortie de l’hôpital, il s’ennuie à la maison : des amis lui proposent de passer quelques jours au bord de la mer. Ce qu’il accepte.
Près de Bulimat, il réussit à sauver une jeune fille Nuja qui allait vers une mort certaine au milieu d’une mer en furie. Ils deviennent amis mais Nuja doit rejoindre Alger. De retour à son village où il s’ennuie Salas reçoit une lettre où Nuja lui avoue son amour mais précise que ce dernier n’avait pas d’avenir : elle était promise comme femme à un cousin maternel, T’eyeb, alors qu’elle n’était que bébé.
Salas débarque à Alger. Il se rend à la faculté de médecine où Nuja est étudiante. Ils ont pu se voir. Mais dès son retour chez elle, Nuja avoue à sa mère qu’elle n’aime pas T’eyeb et qu’elle ne l’épousera donc jamais. La mère ne voulait pas revenir sur sa décision : Nuja est promise à son neveu T’eyyeb. Nuja qui refuse de sortir de sa chambre ou d’aller à la fac, attend le retour de son père Si εebdella – seul personne capable de la libérer de son triste sort.

Pendant les jours où il ne trouvait pas Nuja à l’université, Salas fomentait un projet : la liquidation de T’eyyeb, seul salut de son amour. Au cours d’une discussion dans un bar, Il en est vite dissuadé en apprenant l’histoire de Dda Qasi.
De retour, Si εebdella, informé par sa fille de ses vœux, signifie aux parents de T’eyyeb que c’est à sa fille et à elle seule, de décider de son avenir.
Le roman s’achève par les retrouvailles de Salas et de Nuja autour d’un déjeuner.

Analyse :

Plusieurs thèmes peuvent faire l’objet d’analyse dans ce roman. Mais deux d’entre eux nous semblent importants à savoir l’amour et la place de la femme lors dans la société kabyle contemporaine.
Thème traditionnel et récurrent en poésie kabyle, l’amour est longtemps considéré comme secondaire voire parfois rejeter aux marges de l’oubli au profit l’identité et de la revendication berbère dans le roman, la nouvelle et autres récits kabyles écrits. Mieux encore, Dans Salas d Nuja, Tazaghart a pu l’amour ‘encore’ possible ! Car pendant longtemps, il y avait lieu de croire que les amours étaient devenues presque impossibles dans la fiction kabyle.

Salas est ce que peut appeler en littérature occidentale un ‘héros romantique’. Salas vit un malaise existentiel dû essentiellement à son inadaptation sociale. Salas a perdu sa mère alors qu’il n’était qu’un enfant innocent. Avec l’opération chirurgicale subie, il sait qu’il ne pourrait plus pratiquer la boxe, lui qui n’avait jamais perdu un match auparavant. Il vit dans la tristesse : il n’y va pas à la fête de mariage d’un de ses amis, ni les informe de son anniversaire. Et c’est presque avec indifférence qu’il accueille l’idée de passer quelques jours au bord de la mer.

Salas, orphelin, a l’impression que la société s’est imposée à lui avec son cortège de contraintes. D’où la prise de distances voire la froideur avec son entourage. Dès le début du roman, Salas paraît triste pour ne pas dire mélancolique. La rencontre avec Nuja était pour lui une éclaircie dans un ciel brumeux. Le lendemain du sauvetage, Nuja est venu le remercier. Au premier regard, il se demandait où est-ce qu’il a pu l’avoir vu auparavant ? : …Yessewhem-it wudem iwala, tfaz ccbaêa-s, tettqit’ir d sser. Yerna yessen-itt, nnument-tt tmemmucin n wallen-is. Yez’ra-tt uqbel ass-a, yez’ra-tt… Id’elli ? Xat’i !!… Uqbel, yetth’eqqeq. Ur yecfi ara anida, ur yecfi ara melmi ! (p. 50).
(= Son visage l’étonnait, sa beauté est rayonnante, son charme exquis. Il la connaissait. Il était habitué à la voir. Il l’avait déjà vu auparavant… Hier, peut-être ? Non !!… Bien avant, il en est sûr. Il ne souvenait plus quand est-ce, ni où, d’ailleurs !) [2]. N’est-ce pas le visage de la mère affectueuse, cet être cher, que re-voit (et recherche) Salas dans Nuja. Les multiples non-dits et connotations tissés dans la trame du roman le révèlent. Mais ce n’est pas tout, Salas recherche aussi à combler un autre manque, une autre frustration : celle de ne plus pouvoir faire usage des ses capacités physiques comme avant. Salas ne recherche pas un refuge dans l’alcool, la drogue ou dans la religion mais dans la passion amoureuse.

La place de la femme kabyle dans la société est un thème sous-jacent au roman. Il mérite une analyse profonde où il sera question sur cette ‘domination masculine’ tant galvaudée. Le roman de Tazaghart apporte une réponse très nuancée : il y a, certes, une domination masculine ; mais qui l’entretient ? Avec quels moyens ? Et dans quels buts ?

Par ailleurs, le roman Salas d Nuja est une excellente peinture de la société kabyle contemporaine. D’une société en crise, dirons-nous. Les valeurs traditionnelles croulent sous les coups de boutoirs de la modernité. La collectivité disparaît au profit de l’individu. Plusieurs indices renvoient à cette transition difficile mais inéluctable. La place de l’instruction, la monétarisation du travail, la réorganisation des rapports sociaux sont autant d’éléments qui montrent qu’une lente transformation est en cours.

Les deux héros de cette histoire ont des noms peu ordinaires. En kabyle, Salas (< asalas) signifie « poutre de toiture » et Nuja (< nnuja/ mmuja) signifie « araignée », appelée tissist dans d’autres localités. Si on utilise les traits ‘animé/inanimé’, on peut penser que l’auteur a voulu ainsi exprimer que le changement dans la société traditionnelle est et doit être l’œuvre de la femme. Nuja, âme frêle mais vivante, est la seule à pouvoir changer le cours de sa vie, de l’avenir auquel elle a été destinée. Salas, ne peut qu’attendre (immobilité). S’il devait agir, ce n’est que pour commettre un meurtre, acte qu’il récuse.

L’auteur va encore plus loin dans sa description de la mutation des mentalités : il montre les pans de conservatisme qui y subsistent. Ainsi, quand Salas invite Nuja à l’accompagner dans un appartement et que cette dernière voit ses yeux briller de désir et de convoitise (p. 145), elle refuse de l’accompagner et lui répond qu’elle ne rentrait seule avec lui dans une quelconque maison qu’après leur mariage. Si l’amour est finalement admis dans une société où il était encore banni, il y a quelques années, certaines transgressions des normes sociales ne sont encore pas ‘tolérées’. La mutation est en cours, lentement mais sûrement.

Réalisme et romantisme s’enchevêtrent dans ce roman et ils sont facilement décelables. Mais le thème de l’identité berbère n’est posé comme dans les œuvres romanesques des vingt dernières années, l’auteur donne une autre vision celle d’une culture vécue au quotidien.

4. Quelques remarques :

Tazaghart a écrit avec la transcription standard appelée communément (recommandations de l’Inalco, 1998). Combien même il a su éviter les divers problèmes dits ‘des ruptures de chaînes’, il est resté à maints endroits, prisonnier de la langue orale. Par exemple, la restitution de certaines voyelles des noms précédés de prépositions n’a pas été systématique. De même qu’en matière de notation de l’emphase, Tazaghart a parfois tendance à confondre son usage. Ainsi, par exemple, il note l’emphatisée ‘r’ dans ‘aqerru’ alors qu’il n’y a pas lieu de le faire et ‘oublie’ de noter l’emphase de ‘r’ dans ‘ccwer’. Il faut signaler aussi que certaines tensions ne sont notées avec tous les risques de provoquer comme confusions. Sinon dans l’ensemble, ce roman est assez bien écrit comparé aux autres œuvres parues il y a quelques années.

Du point de vue lexique, il y a lieu de noter que le roman Salas d Nuja est lisible. Il est écrit dans un kabyle accessible, dénué de toute la foule de néologismes et de barbarismes qui ‘encombraient’ certains textes kabyles. Il y a même lieu de signaler l’intrusion de certains régionalismes en usage dans la localité de naissance de l’écrivain.
Tazaghart a démontré, à l’instar de Mezdad, Zenia… que l’on peut utiliser la langue de tous les jours et réaliser des performances littéraires.

5. Que faut-il conclure ?

Dans son étude sur La naissance d’une littérature écrite. Le cas berbère (Kabylie) [3], (1992), S. Chaker est parvenu à cette conclusion : ‘On peut (…) penser qu’un saut qualitatif, sans doute irréversible, a été accompli au moins dans le domaine kabyle. No -seulement cette néo-littérature existe et se développe, mais tout indique qu’elle répond à une demande sociale forte, dans une région réceptive, à très fort taux de scolarisation et à conscience identitaire aiguisée’. Douze après, ‘le saut irréversible’ est de plus en plus confirmé. Pas seulement sur le plan qualitatif mais aussi quantitatif.

Sur le plan quantitatif, le nombre de publication écrite en kabyle dépasse la trentaine de titre par an. Ce chiffre tient compte, bien sûr, des auto-éditions et éditions à compte d’auteur. Heureusement que la majorité des auteurs recourent au dépôt légal, depuis au moins deux ans.

Sur le plan qualitatif, bien que la poésie reste le genre dominant, la nouvelle et le roman commencent à prendre une place prépondérante au sein de cette production. Quel était le grand étonnement des organisateurs du Prix Mouloud Mammeri (6ème édition, 2000) de voir le nombre d’écrits en prose de loin supérieur à celui des recueils de poèmes ! La place que prend le genre romanesque, genre inexistant dans la littérature traditionnelle, est un signe de modernité et une tentative d’insertion de la littérature berbère écrite au sein de la littérature universelle. Le genre romanesque se développe aussi dans d’autres milieux berbérophones : rifain (Chacha), tamazight (Ali Ikken) et chleuh.

Il y a lieu de se réjouir de l’irruption de poétesses et d’écrivains femmes (écrivaines en terminologie québécoise), fait marquant et très significatif car jusque la fin des années 90, la littérature kabyle écrite est l’œuvre d’homme.

Certes, les conditions matérielles de production de la néo-littérature commencent à connaître des modifications substantielles, mais néanmoins certains constats relevés, il y a quelques années restent valables. [4]

Il y a lieu de déplorer le refus de certains éditeurs de publier des œuvres entièrement rédigées en berbère. Certains vont jusqu’à demander à ce que le texte soit accompagné d’une traduction en français (et parfois même, en arabe !). Voilà en fait, la cause principale du recours à l’auto édition et à l’édition à compte d’auteur, procédés onéreux et moins honorifiques.

Le roman Salas d Nuja, en est un cas d’auto édition. Mais son auteur a tenu son pari : dire le monde, n’est-ce pas la principale fonction de toute littérature ? Mais en berbère avant tout. Il s’inscrit ainsi dans un vaste espace littéraire dynamique qui ne cesse de jour en jour de s’affirmer.

Saïd CHEMAKH.

(*) Salas et Nuja, roman de Brahim Tazaghart, édité à Bgayet, imprimerie M. Hasnaoui. Dépôt légal : 1346-2004 (ONDA, Algérie). ISBN : 9947-0-0452-X.

Notes

[1] Les 14 premiers romans ont pour auteurs : B. Aït-Ali (1), R. Aliche (2), S. Sadi (1), A. Mezdad (2), A. Ouhemza (1), S. Zenia (2), A.Boulariah (1), A. Nekkar (1), Ait (1), F. Merabti (1), D. Benaouf (1).

[2] Traduction libre de S. Chemakh.

[3] in Bulletin des Etudes Africaines,Volume IX, N° 17-18, pp. 7-21, INALCO, Paris, 1992.

[4] in Said Chemakh, Les conditions de production de la néo-littérature kabyle, 5p., Paris, 2003.


Responses

  1. thank you very much, you are helpfull

  2. Said Chemakh is my friend, but why he did not tell me about all these activities ?


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