Publié par : tasekla | 4 mai 2009

« Ger zik d tura », une publication de Saïd Chemakh

Entretien d’Amar Ameziane avec Saïd Chemakh au sujet de son recueil « Ger zik d tura »

Le recueil de nouvelles Ger zik d tura écrit par Saïd Chemakh vient d’être réédité par les éditions Baghdadi (Alger), au début de l’année 2009.
Saïd Chemakh est docteur en linguistique berbère, il est actuellement enseignant au département de tamazight à l’Univeristé de Tizi-Ouzou en Kabylie.
Amar Ameziane l’a rencontré et en a profité pour l’entretenir au sujet de son recueil récemment réédité.

Jusqu’ici, on connaît Chemakh le militant, le linguiste. Voilà qu’on découvre une nouvelle facette. Depuis quand Saïd écrit-il des textes littéraires ?

J’ai toujours écrit des textes littéraires. Mes premiers poèmes remonteraient à mes douze ans soit à mon entrée au collège de Boghni en 1980. Quand je les regarde aujourd’hui, je les trouve mal écrits, imitation des neuvains de Si Mohand mais avec des rimes pauvres… Mes premiers écrits en prose remonteraient, aussi, à cet âge-là. Depuis, j’ai beaucoup lu et je me suis amélioré. Le texte le plus ancien du recueil est ‘Maziγa, tin ḥemmleγ’ ; Je l’ai écrit pendant l’été 1986 lorsque mes camarades lycéens arrêtés à Draa El Mizan pour avoir défendus tamazight et les Droits de l’Homme ont été libérés de prison. En août 1992, j’ai reçu un prix d’encouragement lors des Poésiades organisée par la Soummam à Béjaia des mains de Tahar Djaout. En décembre 1993, j’ai également reçu le prix Mouloud Mammeri (encouragement) pour la première version du recueil Ger zik d tura. Et depuis, je n’ai pas cessé d’écrire. Le problème, c’est l’édition : je n’ai pas trouvé un éditeur satisfaisant. Certains exigent une traduction française, d’autres veulent uniquement éditer une version française des textes, un autre ne veut pas de la préface de Salem Chaker car ce dernier a évoqué ‘le peuple kabyle’… Résultat : le recueil est édité 15 ans après avoir été primé ! Et encore si ce n’est pas l’effort et le concours de certains amis, je ne pense pas que ce recueil puisse voir le jour. Le second problème soulevé par ta question est celle de l’apparence : quand on est militant d’une cause comme tamazight, les concitoyens ne voient en vous que ce côté militant. Vous faites des recherches en linguistique berbère, vos étudiants et collègues ne voient en vous que ce côté. En fait, on vous juge d’après l’apparence. Or, cette dernière est une vérité mais pas toute la vérité. Nous revoilà dans la notion de ‘vérité relative’ ! L’individu est un tout, on ne peut le saisir que dans sa totalité.

Qu’est ce qui peut bien motiver ton choix du genre « nouvelle » ? Est-ce plus facile d’écrire dans ce genre ? Pourquoi pas le roman par exemple ? Qu’est ce que, selon toi, doit caractériser la nouvelle ? Du moins la nouvelle en kabyle ?

Le choix de la nouvelle s’est imposé de lui-même. Je m’explique : tout jeune, déjà, j’ai commencé par écrire des contes et légendes kabyles tels que ma mère me les a racontés. J’ai également recueilli de la bouche de ma grand-mère paternelle une légende ‘Win iḥemmlen yelli-s n εemmi-s…’[Celu qui était amoureux de sa cousine…]. Au cours du recueil des contes à Ait Bougherdan, mon village natal actuellement baptisé ‘commune d’Assi-Youcef’ ( !), j’ai constaté que certains récits que l’on me proposait n’étaient guère des contes merveilleux mais des aventures entendues ou carrément par mes vécues par les personnes sollicitées. J’ai décidé alors de les écrire et les classer sous l’appellation Iḍrisen nniḍen [Autres textes] à côté de Timucuha [contes]. J’ai recueilli, par exemple, une version du conte Lunja nommé Junja aux Ait Bougherdan, Le conte Haṛun Ṛacid dit Aεli Bu-tkerciwt et celui d’Amour et Psyché nommé ‘Taqendurt n cebbeḥ ruḥ’, …. En tout, j’ai recueilli une vingtaine de versions de contes fantastiques de la bouche de ma mère. Puis, je me suis intéressé aux récits ayant pour thème la guerre d’indépendance, la vie au village, les aventures personnelles de mes concitoyens… Ces derniers, je les écrivis à ma manière. Par la suite, je me suis rendu compte que le terme le plus approprié est tullist (ou tullizt  !). Je trouve que ce néologisme dérivant du verbe kabyle ales ‘raconter, répéter…’ est assez approprié pour désigner ce que d’autres littératures appellent short story ou nouvelle.

Ceci dit, ce n’est pas parce que je n’ai pas publié de roman que je n’en ai pas écrit. A quinze ans, j’ai commencé la rédaction d’un roman en m’inspirant du célèbre texte de Lounes Matoub Ttar [la vengeance]. La nouvelle Iminig [le voyageur] n’est en fait qu’une composition à partir de chapitres du dit roman. Après mon premier voyage en France en 1990, (j’étais déjà inscrit à l’Inalco), et après le contact réel avec la société française, j’ai décidé de surseoir à ce projet de roman. Mieux que ça, j’ai entamé la rédaction d’un autre roman Tayri d Tudert [l’Amour c’est/et la vie], où l’amour prendra le dessus sur la haine et la vengeance. Car même si les peuples n’oublient pas les blessures du passé, ils sont condamnés à vivre ensemble dans le village planétaire ; alors y vivre avec le pardon et l’amour.

Pour ce qui est des caractéristiques de la nouvelle kabyle, elles sont nombreuses et diffèrent d’un auteur à un autre. Si Amar Mezdad convie la légende du corbeau dans une de ces nouvelles, Mezyan u Muh lui ne s’inspire que de ses « rêves ». Brahim Tazaghart n’écrit pas de la même manière que Bélaid Ait Ali… D’ailleurs, une étude approfondie de la nouvelle kabyle serait intéressante à faire.

Le titre « Ger zik d tura » fait penser à une mutation temporelle, sociale, culturelle. Peux-tu nous en dire plus ?

C’est exact ! Sauf que les mutations sociales et culturelles se situent dans le temps et le Temps/Chronos est et ne connaît pas de mutations ! Toutefois, les notions de zik et de tura ne sont guère fixes, elles sont en éternelles re-créations. J’ai eu recours à l’usage des trois possibilités de localisation temporelle dans les nouvelles et autres textes, mais il faut avouer que dans la plupart de ce dernier c’est la localisation temporelle relative à l’énonciation qui est dominante, ce qui est encore un élément de l’influence de l’oralité dans la littérature kabyle. Dans la première version du recueil, j’ai mis un petit essai intitulé Timetti tamazight qbel awines wis 21 [La société amazigh à l’aube du XXIème siècle] que j’ai par ailleurs publié en 1992. Après réflexion, je l’ai retiré.

Ton recueil fait penser aux Cahiers de Belaïd ou la Kabylie d’antan. Plus particulièrement à la partie « amexluḍ » [Mélange]. Pour rappel, les éditeurs des textes de Belaïd At-Ali, faute de pouvoir leur trouver la classe générique exacte, ont choisi de dénommer cet ensemble » amexluḍ ». Dans ton ouvrage, certains de tes textes présentent clairement l’essence de la nouvelle et ses traits caractéristiques. D’autres, en revanche, peinent à nous convaincre qu’il s’agit de nouvelles. C’est le cas notamment de « Taninna neɣ tudert n tlemẓit taqbaylit » où on a du mal à trouver le nœud. Quels commentaires peux-tu en faire ?

Encore un retour à l’œuvre de Belaïd n At-Ali ! Certes, les éditeurs et traducteurs de Bélaid (J. M. Dallet et L. Degezelle ) avaient du mal à classer des textes tels que ‘Jeddi’… que Bélaïd a écrit en s’inspirant de sa vie au village. Le terme Amexluḍ [=mélange] ne rend pas compte réellement du genre de texte. Ils auraient pu les qualifier de ‘Nouvelles’. Bon, cela n’a pas été fait mais là où le problème se pose c’est pour le récit ‘Lwali n wedrar’. Le texte kabyle est classé dans la partie portant le nom générique ‘Timucuha’ tandis que le texte traduit est classé dans la partie ‘Contes et nouvelle’. Les éditeurs s’étaient bien rendus compte que Lwali n wedrar n’était pas un conte traditionnel du genre fantastique tel que Tafunast igujilen ou Aεeqqa yessawalen. Ils l’ont qualifié de ‘nouvelle’. P. Galand-Pernet le qualifiait de ‘longue nouvelle’. Aucun autre critique littéraire n’a osé avant les années 1990 revoir cette conception. Certes, plusieurs raisons y concourent parmi lesquelles le fait que M. Mammeri ait qualifié Asfel [« ungal »] de R. Aliche de ‘premier du genre’ romanesque (Cf. préface de M. Mammeri à Asfel), cela s’entend. Mais, pour ma part, je considère que le véritable premier roman en kabyle c’est bel et bien Lwali n wedrar. Nonobstant les remarques touchant à l’intrusion du fantastique dans le texte… la trame romanesque se retrouve comme elle l’est dans Die Wolf der Steppen [=Le loup des steppes] de Thomas Mann ou dans La colline oubliée de M. Mammeri.

Dans Ger zik d tura, j’ai classé le récit ‘Taninna neγ tameddurt n teqcict taqbaylit [= Tanina ou la vie d’une jeune kabyle] dans la partie ‘nouvelles’ car pour moi, c’en est une ! Le nœud est ailleurs : c’est le désarroi de la jeune fille kabyle face au monde actuel. Nul milieu ne lui est vraiment sécurisant et/ou sécurisé. Elle ne se sent pas à l’aise à Alger et elle croyait que la Kabylie serait un refuge pour elle. Or, elle découvre que ni Tizi, ni son village ne le sont en fait. Le monde a changé, il s’est uniformisé, elle doit dorénavant faire avec.

Les titres sont très signifiants et renvoient le lecteur à d’autres lectures, d’autres écoutes : ’A win yeznuzun aɣilif…’, ’Tuɣalin’, ’Neǧma’…On sait par ailleurs que la nouvelle est un genre littéraire qui exige la participation active du lecteur. Est-ce la raison du choix de ce procédé ?

Le lecteur fait d’abord appel à sa compétence linguistique pour décoder les signes linguistiques. Compétence dont il usera pour juger la grammaticalité et la cohérence sémique de la phrase. Mais au-delà de celle-ci et même en tenant compte du co-texte et/ou du contexte, il y a recours à la compétence littéraire et à la pragmatique. Tout écrit littéraire mis entre les mains d’un lecteur suppose ce que Jauss appelle un ‘horizon d’attente’, concept forgé à partir d’ « horizon du vécu » relevant lui de la phénoménologie de Husserl. Cet horizon d’attente renvois à l’évocation des œuvres antérieures que ce soit par la forme ou par la thématique. C’est tout le problème de la transtextualité.

Pour ma part, j’ai bel et bien pris conscience de ce fait. Toutefois, il y a lieu de signaler que j’ai publié Tuγalin en avril 1993 dans la revue Tiγri unelmad (n°4, Université de Tizi-Ouzou). Quand à Neǧma n medden meṛṛa… c’était un hommage à Kateb Yacine après son décès : le texte est déjà paru dans Tafsut n°14 en avril 1990 (n° spécial K. Yacine).

Mais le recours à la citation d’oeuvres antérieures ou à des titres tels que A win yeznuzen aγilif…’ est un choix délibéré. Le lecteur kabyle moyen est d’abord baigné dans l’oralité sous ses deux formes à savoir les contes et la poésie traditionnelle qui sont entrain de connaître une fin inéluctable et la deuxième ce sont les textes chantés. Si vous ne faites pas référence à cet héritage littéraire, vous dépaysez le lecteur. Tout comme vous pouvez le faire en recourant à une tamazight classique saturée de néologismes. Or, on écrit pour être lu, pour transmettre des idées, consolider celles qui sont déjà présentes dans l’esprit du lecteur, les renouveler ou les remettre en cause… mais aussi pour apporter de la beauté dans son univers. C’est dommage que ceux qui écrivent en kabyle ne lisent pas les critiques et les théoriciens de la littérature. Des ’classiques’ tels que ’Qu’est-ce que la littératuere ?’ de J. P. Sartre ou ’Lettre à un jeune poète’ de Rainer Maria Rilke , pour ne citer que ces deux-là, doivent être mis entre les mains de tous les prosateurs et poètes amazighs.

« Tuɣalin » dans ton recueil n’est plus ce mythe qu’on cultive au fil des jours mais une réalité. Mais pas une quelconque réalité tout de même. C’est l’incursion du fantastique au moment où l’on ne s’y attend guère. Ce qui fait de cette nouvelle probablement la plus réussie. Qu’en penses-tu ?

Dans Tuγalin, j’ai voulu décrire le quotidien d’une femme kabyle auquel le lévirat est imposé. Cette pratique d’un autre âge nous renseigne sur la lenteur des changements dans la société kabyle et sur le degré d’inertie de celle-ci en matière de droits des femmes. Dans ce récit zik reste le zik avec tous les aléas et dégâts qu’il peut causer dans zzman n tura. Mais une chose est sûre : le cadre général est certes un prétexte pour la dénonciation de pratiques familiales (et sociales) surannées mais les faits dont je me suis inspirés sont réels.

Sinon, pour ce qui est de dire que cette nouvelle est la mieux réussie, un auteur ne peut juger ses propres œuvres et dire que telle ou telle est la mieux réussie, c’est aux critiques de le faire avec tout le savoir qu’ils ont.

Sur un autre plan, tu as peut être raison ! Tuγalin est le plus diffusé parmi mes textes.

Il se dégage de quelques unes des nouvelles une sorte de moralité. C’est le cas de « Tadyant n mmi-s uciban » où la morale vient au secours du personnage. N’est ce pas étonnant comme procédé quand on sait que les genres modernes sont plus tôt réfractaires à la morale ?

Ce que tu dis est certes vrai, surtout dans la littérature occidentale de la fin du XXème siècle. Mais cela ne signifie pas pour autant que tout auteur de par le monde doit se conformer aux choix esthétiques, aux thèmes et aux « mythes » au sens barthésien qui ont le vent en poupe à Paris, Londres ou Hollywood. Sur un autre plan, vous remarquerez que l’aventure de Mezyan est précédée d’un incipit. Le choix des propos tenus dans ce dernier n’est pas innocent. Par delà la morale, ce sont les conditions de production initiale d’une littérature berbère que je veux poser comme problème.

Entretien réalisé par
Amar Améziane 
 


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