Publié par : tasekla | 24 février 2010

« Ger Zik d tura » présenté par Ramdane LASHEB

Ger Zik d Tura, de Saïd Chemakh
Un recueil de nouvelles en tamazight

La littérature de langue tamazight (berbère) ne cesse de s’enrichir. Et pour preuve : le nombre de publications qui ne cessent de croître. En effet, depuis le réveil identitaire, beaucoup d’auteurs amazighs ont compris que seule la littérature écrite peut sauver tamazight d’une mort à laquelle l’ont vouée les régimes arabo-islamiques.

La littérature de langue tamazight (berbère) ne cesse de s’enrichir. Et pour preuve : le nombre de publications qui ne cessent de croître. En effet, depuis le réveil identitaire, beaucoup d’auteurs amazighs ont compris que seule la littérature écrite peut sauver tamazight d’une mort à laquelle l’ont vouée les régimes arabo-islamiques.


Depuis, des romanciers, des dramaturges, des poètes… ont produit des textes non pas oraux mais écrits car comme disait le proverbe latin : les paroles s’envolent, les écrits restent. Said Chemakh est de ceux-là. De ceux qui refusent de voir tamazight mourir.

Saïd Chemakh est plus connu dans le milieu universitaire et dans celui du militantisme berbère. En effet, son ancien professeur et préfacier de son livre, Salem Chaker dit de lui : «…il fait partie de ces militants kabyles du mouvement culturel berbère, engagés sur la longue durée, alternativement et simultanément, sur tous les champs du combat berbère: militance de base dans le terrain universitaire et populaire, militance plus politique dans et autour des appareils organiques qui ont pu, à un moment ou à un autre, représenter l’aspiration berbère de Kabylie, militance culturelle par sa participation à l’enseignement, à la création et à la diffusion, militance scientifique enfin et surtout, qui a amené Saïd à réaliser un travail titanesque, qui fera date, sur le vocabulaire fondamental du kabyle».

Saïd Chemakh.

Saïd Chemakh est né en 1968 dans l’âarch des Ait-Bougherdan, l’actuelle commune d’Assi-Youcef près de Boghni. Après des études à l’université de Bab-Ezzouar et de Tizi-Ouzou, il s’inscrit en 1989 à l’Inalco. En 1994, il entame un DEA en linguistique berbère. En 2003, il soutient une thèse dans le même domaine. Outre des études en didactique, espagnol et infographie, Saïd a, aussi à son actif, plusieurs articles et textes de tous genres publiés dans divers journaux, revues et sites internet.

Le recueil de nouvelles Ger zik d tura
Ger Zik d tura peut être traduit en français par D’Antan et d’aujourd’hui. C’est un recueil de neuf nouvelles et cinq autres textes. Les nouvelles traitent essentiellement de l’univers kabyle. Les scènes décrites se passent en Kabylie ou à Alger. Le fil conducteur entre elles reste la question : qu’est-ce qui a changé entre la société traditionnelle et celle d’aujourd’hui ?
La première nouvelle intitulée Taninna ou la vie d’une jeune fille kabyle, traite du sort d’une étudiante Taninna qui a cru s’en sortir en faisant des études supérieures. Mais c’était compter sans les lourdeurs de la société.

La 2e, Confiance et trahison, traite de la vendetta organisée à Awejhan après la mort de son fils.
La 3e, L’aventure du fils d’Achiban, aborde la façon dont les parents kabyles éduquent leurs enfants. La morale qu’on trouve à la fin du récit est éloquente. Cette nouvelle est d’ailleurs insérée dans le manuel scolaire de tamazight pour les classes de Terminale.

La 4e, Ils feront la fête, traite de l’insolence des fils envers leur père. Ce dernier qui s’est sacrifié en France des années durant pour leur bien-être finira par se suicider le jour de leurs mariages.
La 5e, Le retour, est une dénonciation du lévirat. Des années après sa prétendue mort…Et l’enterrement de son cercueil, Meqran débarque au village. Sa femme a été remariée de force à son frère.

La 6e, Un dinar, traite de l’infidélité. Rezqi considère les Algéroises comme des filles faciles. Il ira prendre femme en Kabylie. Il en choisira une qui n’a jamais été à l’école. Mais cette dernière, une fois arrivée à Alger, s’avère être une autre personne.

La 7e, Le voyageur. Meqran quitte la Kabylie pour la France. Mais il n’est allé ni pour travailler, ni pour étudier, ni pour faire du tourisme. Qu’est-ce qui l’a poussé à faire cela ?
La 8e, Les veilles maisons du village. Yidir n’a pas poursuivi d’études comme ses anciens camarades. Des années après, ils sont tous partis. Il est resté seul au village. Seul, près des tombes du village.

La 9e, Si tu savais. Mennad a vu mourir des jeunes pendant les émeutes d’octobre 1988 à Alger. Il ne savait pas que sa fiancée sera tuée au balcon de la maison par une balle perdue.

Les six autres textes sont très courts. Dans Mazigha, S. Chemakh s’est inspirée du chant de Ferhat Mehenni Aqcic d ueettar (Le jeune et le mendiant). Le second texte est un procès du soi-disant apport civilisationnel du colonialisme. Le troisième est une réplique à ceux qui nous invitent à embarquer dans n’importe quelle galère. Le nouvelliste appelle Tariq Ben Zeyyan et lui demande de brûler les bateaux ! Le quatrième est un hommage aux ancêtres qui malgré les affres de l’histoire ont réussi à sauver un trésor, le tamazight, et à nous à le transmettre. Le cinquième texte traite d’une femme kabyle tuée lors de la guerre d’indépendance. Le dernier, Nedjma partagée, est un vibrant hommage à Kateb Yacine.

Critiques

En 1993, S. Chemakh a déposé une première version de son recueil au Prix Mouloud Mammeri organisé par la FNACA, dirigée par Malika Ahmed-Zaid. Il a reçu un prix d’encouragement. Cela l’a beaucoup motivé pour aller de l’avant et écrire plus. Même si plusieurs années se sont écoulées depuis, le nouvelliste y revient d’ailleurs dans un entretien qu’il nous a accordé, il n’a pas baissé les bras. Presque tous ses textes ont été diffusés dans des revues (Tafsut, Tighri unelmad, Amaynut…) et sites Internet.

Lors de la sortie du premier tirage du recueil, c’est l’écrivain Tahar Ould Amar, lauréat du prix Apulée 2008 pour son roman Bururu, qui salue l’œuvre de S. Chemakh.

Il y a bien sûr le préfacier Salem Chaker qui disait : « Ce recueil de nouvelles de Saïd est une de ces pierres fondatrices et continuatrices, d’autant plus précieuse qu’elle est d’un genre nouveau dans l’espace kabyle – espèce encore rare ! L’œuvre de Saïd Chemakh participe de l’appel à la liberté et à l’existence porté par les créateurs kabyles depuis un siècle ; elle participe de cette volonté d’explorer des espaces et des formes nouvelles, d’inscrire la Kabylie et son message dans le concert du Monde. Liberté des hommes et des femmes, de la langue et de la culture.».

La langue utilisée par l’auteur est simple et facile à comprendre. C’est qu’on appelle communément taqbaylit timserreh’t. Il y a, certes, quelques termes propres à sa localité et quelques néologismes, mais les textes sont lisibles.

C’est bien dommage, que l’éditeur ait revu la transcription car certaines «soi-disant corrections» apportées ne sont pas conformes aux recommandations de l’Inalco.

Le texte i welmat-negh yemmut ( A notre sœur, la martyre) est la preuve de la circulation de la poésie féminine kabyle, S. Chemakh l’a recueilli auprès de sa mère. Cette dernière nous l’a redit lors du tournage du film qui lui est consacré avec Hocine Berfane. Or, nous avons recueilli une version presque identique à Tala-Khelil. Version qui figure d’ailleurs dans notre recueil Chants féminins de la guerre. Cette circulation de la poésie orale dans l’espace kabyle a déjà été abordée par M. Mammeri dans Poèmes kabyles anciens.

La lecture du recueil Ger zik d tura nous laisse sur notre faim. A l’instar des romanciers A. Mezdad, B. Tazaghart, S. Zenia… le nouvelliste nous plonge dans un univers merveilleux. Un univers de fiction mais où la Kabylie profonde apparaît telle qu’elle était et est. Nous sommes dans l’attente d’autres récits. D’autant plus que S. Chemakh a dit qu’il compte publier un second recueil intitulé Kahinat n wass-a (Les Kahena d’aujourd’hui) ainsi qu’un roman, Tayri d tudert (l’amour, la vie). La pièce de théâtre L’amour de loin d’Amin Maâlouf qu’il a traduite en kabyle est mise en scène par ses étudiants avec le soutien de la Maison de la culture Mouloud-Mammeri de Tizi-Ouzou.

Ramdane Lasheb


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