Publié par : tasekla | 25 novembre 2010

La codification graphique du berbère. (par Salem Chaker)

La codification graphique du berbère :

Etat des lieux et enjeux.

Par Salem Chaker

(Université de Provence / Inalco – Centre de Recherche Berbère)

 

 

 

La langue berbère n’a pratiquement jamais connu de processus de normalisation linguistique. Il n’existe pas – et il semble qu’il n’ait jamais existé – de koinè supra-dialectale, littéraire ou autre. Tamazight se présente donc de nos jours sous la forme d’un nombre élevé de variétés régionales (les « dialectes » dans la nomenclature des berbérisants), répartis sur l’ensemble de l’Afrique du Nord et de la zone saharo-sahélienne, séparées les unes des autres par des distances souvent considérables et entre lesquelles l’intercompréhension peut être très laborieuse.

En conséquence, la codification graphique du berbère est un processus récent, qui émerge au début du XXe siècle en Kabylie, et qui s’inscrit dans une dynamique globale de passage à l’écrit, dans un contexte très défavorable, marqué par l’absence de soutien institutionnel[1], l’oralité dominante et la grande variation linguistique.

Le débat autour de l’alphabet : serpent de mer / arme de guerre

Depuis plusieurs décennies, on voit revenir cycliquement dans le débat public – politique et universitaire – la même controverse sur la question de la graphie usuelle de la langue berbère : graphie latine, graphie arabe, graphie tifinagh ? Pseudo débat, totalement prédéterminé par les options idéologiques, et en définitive par l’instance politique : cela a été le cas au Maroc avec l’adoption surprise des néo-tifinagh par l’Ircam en 2002; c’est le cas en Algérie avec ceux qui voudraient imposer la graphie arabe. Pour contextualiser le débat, on rappellera qu’après le Printemps berbère de 1980, le Fln et le Président Chadli[2] déclaraient déjà : « Oui à l’enseignement du berbère, à condition qu’il soit écrit en caractères arabes » ! Cette idée est donc ancienne et émane toujours de milieux fortement marqués par l’idéologie arabiste (plus qu’islamiste d’ailleurs) et en général proches des milieux dirigeants de l’Etat.

Pour tous les berbérisants sérieux, du moins ceux qui se sont penchés sur cette question depuis longtemps et qui ne découvrent pas les problèmes d’aménagement du berbère depuis que les instances politiques algériennes et marocaines ont donné leur « feu-vert », la réponse ne fait pas de doute. Pour ma part, je m’en suis expliqué depuis près trente ans : une diffusion large du berbère passe nécessairement par la graphie latine, parce que :

‒ L’essentiel de la documentation scientifique disponible est dans cette graphie ;

‒ Un travail significatif d’aménagement de cette graphie a été mené durant tout le XXe siècle ;

‒ L’essentiel de la production destinée au grand public (revues associatives, production littéraire), au Maghreb comme en Europe, utilise cet alphabet.

Revenons précisément au débat que l’on essaie régulièrement de relancer. On notera d’abord que l’on invoque généralement la science, l’université : on mobilise les savoirs des linguistes quant à la relation purement conventionnelle entre une langue et sa représentation graphique ; ceux des historiens sur l’existence de traditions anciennes de graphies du berbère en caractères arabes ; du sociologue de l’éducation et de la culture pour rappeler que la majorité de la population a une pratique de l’alphabet arabe. Tout cela pour défendre in fine une notation usuelle en caractères arabes.

On occulte bien sûr le fait que les notations arabes du berbère, bien attestées depuis le haut Moyen âge,

‒ Sont restées l’apanage de milieux lettrés très restreints ;

‒ Qu’elles n’ont jamais donné lieu à une véritable codification graphique du berbère ;

‒ Que toutes les études récentes montrent qu’il s’agissait plus d’aide-mémoires, de béquilles pour une transmission restée fondamentalement orale et qu’il est impossible de décoder ces textes berbères, anciens ou actuels, écrits en arabe sans une oralisation tâtonnante (voir notamment les test réalisés par A. El Mountassir 1994).

On occulte bien sûr aussi le fait que l’alphabet latin est, lui aussi, très largement répandu en Afrique du Nord.

Au niveau de l’abstraction transhistorique, nous savons bien que toute langue, sous réserve d’adaptations plus ou moins importantes, peut être représentée par n’importe quel système d’écriture. C’est ce qui explique que les écritures ont pu voyager, ont été empruntées et adaptées de peuple à peuple, de langue à langue : l’alphabet latin du français n’est pas celui de Rome, ni celui de l’allemand, ni celui des langues scandinaves ou du tchèque. De même que l’alphabet arabe du persan, du turc ottoman et des autres langues d’Asie centrale n’est pas celui de l’arabe classique. De même, sur moins d’un siècle, certaines langues d’Asie centrale ont été écrites en alphabet arabe, en latin et en cyrillique ! A ce niveau de généralité, il est évident que le berbère, comme toute langue, pourrait être écrit en syllabaire japonais ou en alphabet cyrillique. Mais au-delà de ces considérations abstraites et des potentialités théoriques, une écriture usuelle, du fait même de cette qualité, se développe dans un contexte historique et un environnement socioculturel déterminés, et pas seulement dans les cabinets des linguistes et grammairiens.

Car, ignorance réelle ou ignorance feinte, on occulte dans tous les cas le fait que depuis un bon siècle, un travail de réflexion sur la notation usuelle à base latine, directement inspiré par la recherche universitaire sur le berbère, a été mené et a permis des avancées significatives. Initié et accompagné par des universitaires, par des praticiens du berbère, largement relayé par le mouvement associatif, ce travail sur la graphie usuelle à base latine a connu des améliorations progressives et simplifications qui en font désormais une écriture fonctionnelle, raisonnée et adaptée à toutes les formes de berbère. Représentation phonologique, maîtrise et explicitation de la segmentation font de la graphie usuelle latine une véritable écriture « berbère », généralisable à l’ensemble du domaine.

Tourner le dos à un siècle d’usage social actif de la graphie à base latine pour imposer l’alphabet arabe ne pourrait qu’avoir de graves incidences négatives et ralentir voire bloquer le processus de diffusion de l’écrit.

Pour des raisons pratiques d’abord : comme on le rappelle plus loin, seule la notation latine à fait l’objet d’un processus de codification et d’adaptation aux contraintes particulières et lourdes du berbère. Utiliser un autre alphabet reviendrait à jeter aux orties ce lent et complexe travail de maturation, déjà largement adopté par les producteurs sur le terrain, notamment les écrivains. Très concrètement, une graphie arabe pour le berbère serait une régression sévère dans le processus de codification et de diffusion de l’écrit. On en reviendrait forcément à des notations de type phonétique, fortement dialectalisées, à segmentation aléatoire et non explicite et ne permettant pas la lecture sans oralisation. Car, outre que le processus de codification n’a jamais été engagé à partir de l’alphabet arabe, on aurait – même en supposant de la bonne volonté et des intentions généreuses – de sérieuses difficultés à s’abstraire des contraintes de la tradition arabisante pour construire à partir de cette écriture une représentation cohérente et efficace du berbère.

Mais aussi pour des raisons symboliques : qu’on le veuille ou non, l’émergence berbère, l’émergence de la langue berbère s’est faite au cours du XXe siècle contre l’idéologie arabo-islamique dominante et, pour l’essentiel, hors du cadre culturel arabo-islamique. C’est l’ouverture sur le monde et sur l’Occident qui a donné aux Berbères et à la langue berbère les outils de leur affirmation et de leur existence. Vouloir imposer au berbère l’habit de l’alphabet arabe trahit explicitement une volonté de le (les) faire rentrer dans le giron de la famille arabo-musulmane, pour l’y étouffer.

En réalité, on a affaire à une machine de guerre contre le berbère, que l’on déploie lorsqu’il est devenu impossible de s’opposer, sur le principe, à sa reconnaissance, à son développement et à sa généralisation. On met alors en avant le problème « technique » de l’alphabet, pour tenter de détruire l’acquis et orienter d’emblée le passage à l’écrit et l’enseignement de la langue berbère vers un cul-de-sac assuré, vers l’enlisement et/ou la floklorisation. C’est ce qui se confirme au Maroc avec le choix des néo-tifinagh. C’est ce qui se passerait en Algérie si l’alphabet arabe venait par malheur à être imposé. Au fond, il s’agit, dans tous les cas, même si les argumentaires sont évidemment très différents, de bloquer toute possibilité de développement réel de la langue berbère, de la neutraliser en lui imposant un carcan non fonctionnel qui la condamne à une simple fonction emblématique (pour les néo-tifinagh) ou au rejet et à la désaffection par les populations elles-mêmes (pour l’alphabet arabe) ; en un mot, il s’agit d’enfermer le berbère dans l’insignifiance. On retrouve là une pratique très solidement ancrée des Etats maghrébins, la stratégie de neutralisation et de domestication des élites, de tous les acteurs et facteurs sociaux et culturels non contrôlés… En l’occurrence, il s’agit de « réduire le lion berbère en un doux agneau bêlant », intégré à l’appareil d’Etat et à l’idéologie dominante.

Les caractères latins, une option bien ancrée et fonctionnelle

Rappelons en effet que dès le début du XXe siècle, la volonté de sortir la langue de l’oralité s’est traduite par la publication d’importants corpus littéraires ou de textes sur la vie quotidienne. L’impulsion pour le passage à l’écrit en Kabylie commence avec des hommes comme l’instituteur Boulifa[3] ; il sera suivi par une « chaîne culturaliste » ininterrompue, constituée d’enseignants, d’hommes et femmes de lettres de formation francophone. Dans le domaine littéraire surtout, le support écrit imprimé vient suppléer significativement la transmission orale et la mémoire collective. Vers 1945-50, la diffusion de l’écrit à base latine – en dehors de tout enseignement formalisé en Kabylie – est suffisamment avancée pour que de nombreux membres des élites instruites soient capables de composer et écrire le texte de chansons, de noter des pièces de poésie traditionnelle. Belaïd Aït-Ali[4] – qui n’était pas l’un des plus instruits – rédige à la même époque (avant 1950) ce qui doit être considéré comme la première œuvre littéraire écrite kabyle : Les cahiers de Belaïd, recueil de textes, de notations, descriptions et réflexions sur la Kabylie tout à fait exquises.

Le mouvement de production s’est poursuivi et a connu un net regain à partir de 1970, avec une forte intervention de l’émigration kabyle en France surtout, mais aussi rifaine aux Pays-Bas et en Belgique, après 1980.

Depuis la libéralisation politique en Algérie (1989), les publications en langue berbère (revues, recueils poétiques, nouvelles, romans, traductions) se sont multipliées dans le pays même, au point qu’il est devenu difficile de suivre cette production foisonnante, portée par des associations, des auteurs individuels, de nombreux éditeurs privés et l’institution (HCA). En France également, des éditeurs associatifs ou privés publient maintenant régulièrement des titres en langue berbère. L’écrasante majorité de ces publications récentes sont écrites en caractères latins[5]. Aux publications de type littéraire, il faut ajouter un embryon de presse, surtout en Algérie où il a existé/existe plusieurs hebdomadaires bilingues (français/berbère) et où plusieurs grands quotidiens nationaux ont/ont eu leur « page berbère ».

Et, ne l’oublions pas, cette production récente se rajoute à l’immense corpus de textes littéraires et ethnographiques, de grammaires et études diverses, collectés, publiés et quasiment toujours transcrits en caractères latins par les berberisants depuis le début des études berbères, il y a plus de 150 ans.

De sorte qu’il existe désormais un usage écrit à base latine tout à fait significatif. Même si l’on dispose de peu d’informations sur sa diffusion réelle et sa réception[6], il ne s’agit plus d’expériences isolées de militants sans impact social : la production écrite s’est multipliée, consolidée, diversifiée et circule largement.

Les conventions de notation : de la phonétique à la phonologie du mot

Après de longs tâtonnements, les notations courantes du berbère se sont stabilisées et homogénéisées, sous l’influence déterminante des travaux et usages scientifiques. Les travaux et publications d’André Basset (dans les années 1940 et 1950), ceux du Fichier de Documentation Berbère (FDB : de 1947 à 1977), l’œuvre et l’enseignement de l’écrivain et berbérisant Mouloud Mammeri, ont été décisives.

A une première génération (1860 – 1945) de notations « spontanées », directement inspirées des usages orthographiques du français[7], vont succéder des graphies phonétiques beaucoup plus fines, d’origine scientifique, dont le modèle accompli est celui du FDB.

Après la décolonisation, s’inspirant très directement des travaux et usages académiques ou para-académiques (Faculté des Lettres d’Alger, Inalco, FDB), Mouloud Mammeri a diffusé, à travers ses écrits et son enseignement, à travers le relais du milieu militant kabyle, une notation usuelle à base latine du kabyle d’inspiration phonologique. L’idée de base étant que la notation usuelle doit gommer au maximum les particularités phonétiques dialectales, de façon à ce qu’un texte écrit, quelle que soit la variété régionale utilisée, soit à peu près décodable par tout berbérophone. C’est ainsi, par exemple, qu’on a supprimé, dès les années 60 la notation des phénomènes de spirantisation des occlusives, caractéristiques du kabyle (par opposition au chleuh ou au touareg), mais non, ou très faiblement, distinctifs.

L’introduction et l’interprétation supra-régionale du principe phonologique a ainsi permis de réduire sensiblement les divergences dans la représentation graphique des dialectes berbères. Les particularités phonétiques dialectales à caractère systématique (comme la spirantisation des occlusives simples) sont considérées comme réalisations régionales du phonème « berbère » et ne sont donc plus notées ou seulement par de discrètes diacrités. Concrètement, cela permet d’écrire la langue de la même façon, quel que soit le dialecte. On notera ainsi : tamɣart, « la vieille » ; abrid, « chemin », akal « terre », que l’on soit en touareg, en chleuh… qui prononceront effectivement [tamɣart], [abrid], [akal] ou en kabyle, rifain… qui réalisent en fait (notation API) : [θamɣarθ], [aβriδ], [açal]…

De même, la dentale sourde tendue /tt/, particulièrement fréquente en raison de sa présence dans plusieurs morphèmes grammaticaux, est normalement traitée en affriquée [tts] (API : [C]) dans la plupart des parlers kabyles. Dans la pratique usuelle, cette particularité, très marquante du kabyle, est notée seulement par une diacrité (cédille sous la lettre : « ţ »), ce qui permet de maintenir une représentation graphique très proche de celle des autres dialectes berbères qui ne connaissent pas l’affriction.

On est ainsi progressivement parvenu à des graphies phonologiques larges, dans lesquelles toutes les particularités phonétiques, voire les oppositions phonologiques locales, sont effacées. Cette option s’est généralisée après 1970, grâce au relais efficace du réseau associatif berbère et à une production écrite de plus en plus significative. En dehors de toute intervention institutionnelle ou étatique, une pratique graphique dominante s’est mise en place. Au départ, exclusivement kabyle, elle s’est progressivement diffusée à la plupart des dialectes berbère du Nord (Mzab, Maroc, Libye).

De la phonologie du mot à la phonologie de la chaîne

Dans la graphie du berbère, le problème de la représentation des frontières de morphèmes est sans doute l’un des plus délicats. Il existe en effet en berbère une foule d’unités grammaticales, très courtes (généralement mono-phonématiques), de statuts divers (prépositions, affixes pronominaux, affixes déictiques, affixes d’orientation spatiale…), susceptibles de former syntagmes avec le nom et/ou le verbe auquel elles sont associées. L’indépendance syntaxique de ces morphèmes est toujours très évidente, mais leur fusion phonétique et prosodique avec le nom ou le verbe auquel ils sont associés est totale ; ils forment notamment une seule unité accentuelle (cf. Chaker 1995, chap. 8).

Pour la notation usuelle, trois solutions de représentation sont possibles, selon que l’on privilégie l’analyse syntaxique (séparation par un blanc : 1), la fusion phonétique et accentuelle (tout est collé : 2), ou que l’on adopte une solution intermédiaire (tiret séparateur : 3) :

1 – yefka yas t idd = [il-a-donné#à lui#le#vers ici] = il le lui a donné (vers ici)

2 – yefkayastidd

3 – yefka-yas-t-idd

Le flottement est encore sensible pour l’instant, du moins entre les solutions (1) et (3), car l’option du « tout collé » (2), clairement d’inspiration phonétique, est désormais abandonnée dans les notations à base latine (seules les graphies arabes l’utilisent encore de manière quasi systématique).

La solution (3), que j’ai préconisée depuis longtemps (1982/84) est reprise dans les recommandations de l’Inalco ; elle est certainement celle qui est la plus favorable à un décodage rapide par le lecteur : elle individualise les composants syntaxiques de l’énoncé tout en marquant leur liaison étroite au noyau. Les tests psycholinguistiques de lecture réalisés sur d’autres langues (notamment africaines) présentant le même type d’agglutinations confirment cette analyse, de même que ceux réalisés sur le berbère marocain par A. El Mountassir (1994 notamment).

Plus problématiques encore sont les incidences des nombreuses assimilations phonétiques qui se produisent à la frontière des morphèmes : toutes ces unités grammaticales courtes, souvent de localisation dentale ou labiale, ont tendance à s’assimiler au segment phonologique du nom ou du verbe avec lequel elles sont en contact. Les plus fréquentes sont celles qui se produisent avec les prépositions n « de », d « et/avec », le morphème de prédication nominale d (« c’est/il y a »), l’affixe pronominal direct -t (« le ») :

S’agissant de morphèmes très usuels, la fréquence de ces assimilations est très élevée. Beaucoup d’entre elles sont même tout à fait pan-berbère (/d#t/ > [tt]), d’autres sont plus localisées, mais souvent attestées en des points divers du monde berbère (par ex. : /n#w/ > [ww] : Kabylie, Haut-Atlas marocain…).

A partir des années 1980, quand l’écrit a commencé à devenir une pratique courante, la réflexion sur le sujet ‒ déjà engagée par le FDB, cf. n° 120, 1973, P. Reesink) ‒ s’est approfondie et est devenue plus explicite. Sur l’initiative d’universitaires (principalement S. Chaker 1982/1984, puis le Centre de Recherche Berbère de l’ Inalco, 1993, 1996, 1998), le champ d’application du principe phonologique a progressivement été étendu à de nombreux phénomènes, jusque là mal ou non traités : la labio-vélarisation, l’affriction des dentales tendues, et surtout, les très nombreux phénomènes d’assimilations aux frontières de morphèmes, assimilations qui sont souvent propres à un dialecte, voire à un parler déterminé et qui leur donnent une « identité phonétique » très spécifique : ex. /n + w-/ > [ww] > [bbw] > [ppw] ; ainsi, en kabyle, un syntagme nominal déterminatif comme /n wergaz/ = « de (l’)homme », peut être réalisé localement :

[n urgaz]

[wwergaz]

[ggwergaz]

|bbwergaz]

[ppwergaz]

Bien sûr, pour le linguiste, ces réalisations assimilées sont facilement identifiables et, dans le cadre d’une « phonologie de la chaîne »[8], il restituera les segments sous-jacents (avec, éventuellement utilisation du tiret) :

[awal ttemɣart] > /awal n temɣart/ « parole de vieille (femme) »

[awal wwergaz/awal bbwergaz] > /awal n wergaz/ « parole d’homme »

[udi ttament] > /udi d tament/ « (du) beurre et (du) miel »

[tkerzeṭṭ] > /tkerzeḍ-t/ « tu as labouré-le (tu l’as labouré) »

C’est sur ce problème des assimilations à la frontière des morphèmes que l’on observe les fluctuations les plus grandes dans les usages graphiques actuels : les notations « spontanées » sont de type phonétique (= maintien des assimilations) ; celles qui émanent des praticiens ayant une formation berbérisante (universitaires, militants associatifs, écrivains…) sont généralement plus analytiques, encore que bien souvent les auteurs ne traitent pas de manière homogène tous ces cas d’assimilations.

Mais la tendance dominante est désormais très nettement à la notation analytique (morpho-)phonologique, poussée parfois à un point sans doute excessif[9] ; souvent le tiret (ou toute autre marque de liaison) n’est pas utilisé, y compris dans les cas de fusion phonique avancée (/n#w../ > [bbw..]) où il serait plus réaliste de conserver un indice graphique léger de l’assimilation : n_w.. ou n-w.. plutôt que n w.., particulièrement déroutant par rapport à la prononciation réelle.

Cette graphie analytique (phonologique et syntaxique) est celle qui gomme le maximum de particularités dialectales et celle qui rend explicites les composants syntaxiques ; donc celle qui unifie et stabilise au maximum la forme écrite du berbère.

Réalisme et équilibre indispensables

Mais il est clair que la représentation analytique (ou morpho-phonologique), phonologiquement et syntaxiquement parfaitement fondée, est d’une mise en œuvre délicate ; elle suppose en effet une analyse et une décomposition qui n’est ni immédiate ni évidente pour le locuteur natif sans formation linguistique. La différence entre le niveau phonétique et le niveau (morpho-)phonologique est dans ce cas trop importante pour que l’on puisse attendre du locuteur une restitution, sans une formation minimum préalable.

Cette notation est particulièrement intéressante au niveau du décodage ‒ la représentation graphique est quasiment la même pour tous les dialectes et tous les constituants de l’énoncé sont bien individualisés ‒, mais elle est coûteuse pour ce qui est de l’encodage, l’écriture supposant alors une formation préalable lourde. On ne peut plus « écrire spontanément » et une forme d’enseignement devient alors absolument indispensable avant tout passage à l’acte d’écrire. Si l’on veut aboutir à la généralisation et la maîtrise suffisante de cette graphie, cela implique son enseignement généralisé précoce car il ne s’agit plus du tout d’une simple « transcription de l’oral », que l’on peut facilement acquérir à tout âge, mais d’une vraie formation à la langue, à ses structure grammaticales.

L’écrit étant destiné fondamentalement à la communication non-immédiate, c’est bien évidemment le décodage, donc le récepteur qui doit être privilégié. Sur un plan fonctionnel général, il ne peut donc faire de doute que c’est la notation de type analytique qui devra s’imposer car il ne s’agit plus, depuis longtemps, de « transcrire de l’oral », mais bien de construire une tradition écrite.

Mais en l’état actuel des choses, on recommandera le réalisme, l’expérimentation et, surtout, la nécessité d’inscrire l’action de codification dans la durée. « Normaliser », sélectionner, privilégier telle forme sur telle autre, on ne peut y échapper dès que l’on s’engage dans le processus de passage à l’écrit. Mais la modération et la prudence paraissent indispensables. Il faut que les aménageurs berbérisants trouvent la voie médiane entre l’attitude ultra-normalisatrice, qui couperait la langue standard des usages réels, et la théorie du « laisser écrire », qui ramènerait la pratique de l’écrit au niveau des premières notations spontanées phonétiques et qui aurait pour effet certain de bloquer le développement du berbère et la consolidation de son statut.

Un chantier ouvert

On le voit, malgré les avancées tout n’est pas réglé au niveau de la codification graphique, loin de là. Les « questions délicates en suspens » sont encore nombreuses ; le groupe de l’Inalco en a listé certaines (notamment lors des rencontres de 1996 et 1998), qui ne font pas encore l’objet de pratiques unifiées :

‒ L’usage de la ponctuation, point d’autant plus important que la prosodie joue un rôle considérable dans l’organisation syntaxique de l’énoncé berbère (cf. Chaker 1995 et 2009). Bien des textes publiés sont difficile à lire, voire ambigus, de ce fait.

.‒ La question des majuscules, en particulier sur les noms à l’état d’annexion.

‒ La question des sigles et abréviations, qui posent des problèmes spécifiques en berbère du fait la structure morphologique et syllabique des nominaux.

‒ La graphie des noms propres, en particulier celle des toponymes : vu leur fonction dénominative particulière, faut-il en respecter la prononciation locale ou les « normaliser » ? Iɣil bbwammas ou Iɣil n wammas ?

‒ Les prépositions et leurs variantes dialectales et intra-dialectales : faut-il faire un choix entre toutes les variantes locales ou les considérer toutes comme possibles ?

‒ L’écriture des complexes faisant intervenir le pronom indéfini i, ay : seg way deg / segwaydeg / seg-way-deg, ɣef way deg/ɣefwaydeg/ɣef-way-deg, i deg/ideg/i-deg, i ɣef/iɣef/i-ɣef… Faut-il en souder les composants, les séparer par des blanc, des tirets ?

‒ L’écriture de l’indice de 3e personne masc. sing. du verbe : y-, ye-, i- ? (yedda ou idda ?)

‒ L’écriture de l’Etat d’annexion du nom masculin singulier : w- / u- (et dans quels contextes) ou toujours u- ? (wergaz ou urgaz ?)

‒ La question de la notation du « schwa » ([ǝ]), pour lequel les fluctuations de l’usage restent encore très importantes (et qui oppose nettement la pratique kabyle à celle du Maroc). 

Même si la réflexion a été poursuivie au cours de la dernière décennie et même si des propositions précises ont été faites[10], il reste encore à construire un consensus de principe et à le concrétiser dans les pratiques sur tous ces points.

On espère que des rencontres comme celle d’Alger permettront d’avancer sur le chemin ouvert depuis des décennies par les précurseurs kabyles.

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Références bibliographiques.

[Centre de Recherche Berbère / Inalco] :

Actes de la Table ronde internationale « Phonologie et notation usuelle dans le domaine berbère – Inalco, avril 1993 » : 23 contributions + 4 notes [= Etudes et documents berbères, 11, 1994 et 12, 1995].

– « Propositions pour la notation usuelle à base latine du berbère (Atelier du 24-25 juin 1996, Inalco/Crb ; synthèse des travaux par S. Chaker), Etudes et documents berbères, 14, 1997, pp. 239-253.

Aménagement linguistique de la langue berbère, Normalisation et perspectives, Paris, Inalco, 5 au 9 octobre 1998, Paris, (publication provisoire réalisée par Tamazgha, Paris, février 2000), 15 p.

– Achab Ramdane, 1979, Langue berbère. Initiation à l’écriture, Paris, Imedyazen-GEB.

– Achab Ramdane, 1990, Tira n tamazight, Tizi-Ouzou, Tafsut.

– Achab Ramdane, 1998, Langue berbère. Initiation à l’écriture, Paris, Editions Hoggar.

– Castellanos Carles, 1998, El procés de standarditzacio de les llengües. Estudi comparatiu i aplicacio a la llengua amazigha (berber): Thèse de doctorat, Universitat Autonoma de Barcelona (Dept. de Traduccio i d’Interpretacio).

– Chaker Salem, 1982, « Propositions pour une notation usuelle du berbère (kabyle) », Bulletin des Etudes Africaines de l’ Inalco (Paris), II/3, 1982, pp. 33-47 [repris dans le suivant].

– Chaker Salem,1984, Textes en linguistique berbère. (Introduction au domaine berbère), Paris, CNRS.

– Chaker Salem, 1989/1998, Berbères aujour’hui, Paris, L’Harmattan.

– Chaker Salem, 1994, « Pour une notation usuelle du berbère à base tifinagh », Table-ronde « Phonologie et notation dans le domaine berbère », Paris, Inalco, 26-27 avril 1993 [= Etudes et Documents Berbères, 11, pp. 31-42].

– Chaker Salem, 1995, Linguistique berbère. Etudes de syntaxe et de diachronie, Paris/Louvain, Editions Peeters.

– Chaker Salem, 2002, « Variation dialectale et codification graphie en berbère. Une notation usuelle pan-berbère est-elle possible ? », Codification des langues de France, édité par D. Caubet, S. Chaker et Jean Sibille, Paris, L’Harmattan, p. 341-354.

– Chaker Salem, 2009, « Structuration prosodique et structuration (typo-)graphique en berbère : exemples kabyles », Etudes de phonétique et linguistique berbère. Hommage à Naïma Louali, Paris/Louvain, Peeters, p. 69-88.

– El Mountassir Abdellah, 1994, « De l’oral à l’écrit, de l’écrit à la lecture. Exemple des manuscrits chleuhs en graphie arabe », Etudes et documents berbères, 11, p. 149-156.

Fichier de Documentation Berbère, 120, 1973 (IV) : « A propos de quelques changements de transcription », p. 45-50.

– Galand Lionel, 1989, « Les langues berbères », La réforme des langues. His­toire et avenir, IV, Hamburg, H. Buske Verlag.

– Mammeri Mouloud, 1976, Tajerrumt n tmazight (tantala taqbaylit), Paris, Maspéro [= Grammaire berbère, dialecte kabyle].

– Naït-Zerrad Kamal, 1994, Manuel de conjugaison kabyle : le verbe en berbère, Paris, L’Harmattan, 318 p.

– Naït-Zerrad Kamal, 2001, Grammaire moderne du kabyle, Paris, Karthala, 225 p.

– Naït-Zerrad Kamal, 2001, « Les systèmes de notation du berbère », Codification des langues de France, édité par D. Caubet, S. Chaker et Jean Sibille, Paris, L’Harmattan, p. 331-340.

[1] Je me situe ici dans une perspective de la longue durée : la prise en charge par l’institution étatique date seulement de 1995 en Algérie et de 2002 au Maroc. Et pendant la période coloniale, la codification du berbère était une problématique totalement inexistante pour l’administration comme pour l’Université françaises.

[2] On sait qu’il sera suivi dans cette position par le Président Bouteflika qui a fait le même type de déclarations publiques.

[3] Qui, avant les années 1920, avait déjà publié : une méthode de langue kabyle (dont 350 pages de textes imprimées en kabyle), un recueil de poésies, une histoire de la Kabylie et une description d’un parler berbère marocain. Cf. S. Chaker (dir.) : Hommes et femmes de Kabylie…, Aix-en-Provence, Edisud/Ina-yas, 2001.

[4] Cf. Etudes et documents berbères, 2, 1986 ou Hommes et femmes de Kabylie, Dictionnaire biographique…, vol. I, (sous la dir. de S. Chaker), Aix-en-Provence/Alger, Edisud/Ina-yas, 2001.

[5] Quasiment toutes celles qui sont publiées en Algérie, en France et en Europe utilisent l’alphabet latin ; la situation est plus contrastée au Maroc où l’alphabet arabe est souvent utilisé ; mais les parutions récentes sont désormais majoritairement en latin dans ce pays aussi.

[6] Qui lit, qui écrit en berbère ? Existe-t-il un vrai marché ou s’agit-il encore de réalisations portées par le militantisme ? Il est encore difficile de répondre à ces questions faute d’études précises.

[7] Avec de nombreux digrammes, une non-distinction des voyelles et semi-voyelles.

[8] Qui considérera donc les frontières de morphèmes comme un contexte clé de l’analyse phonologique en berbère (cf. Chaker 1984, chap. 6).

[9] Ainsi, je ne crois qu’ l’on ait vraiment intérêt à noter taɣaḍt (« chèvre »), même si l’on sait bien qu’il ne s’agit que la forme féminine de aɣaḍ (« caprin »). Si l’option analytique apporte un plus dans le décodage des syntagmes et des énoncés, elle n’apporte pas grand-chose au sein des mots.

[10] Notamment par K. Naït-Zerrad, sans doute le chercheur le plus avancé sur le sujet.


Responses

  1. BON COURAGE


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